Biodiversité : au Gabon, des botanistes en quête de nouvelles espèces
Les épaisses forêts tropicales du Gabon contiennent une biodiversité exceptionnelle qui n'a pas encore révélé tous ses secrets. De nouvelles espèces végétales sont découvertes chaque année par des scientifiques qui luttent pour assurer leur préservation.
En lisière d'une forêt dense et humide, des dizaines d'orchidées flottent sous une ombrière, suspendues, tandis que d'autres, au sol, grimpent sur des colonnes en métal.
Toutes les variantes de cette espèce prisée à travers le monde présentes dans la nature gabonaise sont conservées par des botanistes dans l'arborétum de Sibang, un petit morceau de forêt tropicale en plein Libreville, la capitale de ce pays d'Afrique centrale dont 88% du territoire est encore recouvert de forêts.
Connaître et protéger cette flore exceptionnelle - un enjeu au cœur de la COP17 sur la biodiversité qui s'est ouverte le 19 octobre en Arménie -, c'est la quête que poursuivent la trentaine de botanistes de l'Herbier du Gabon, un établissement scientifique public qui se veut une sorte de "musée des plantes" du pays, selon les mots de son directeur Archange Boupoya.
"On ne peut pas préserver ce que l'on ne connaît pas", estime M. Boupoya. "Donc on continue encore aujourd'hui d'identifier cette biodiversité afin de pouvoir la préserver."
- Explorations botaniques -
"Contrairement aux pays bien connus botaniquement comme les pays européens ou asiatiques, le Gabon reste très peu connu", explique-t-il.
Le Gabon fait partie du bassin du Congo, considéré comme le deuxième plus grand massif forestier tropical au monde après l'Amazone et comme un des principaux poumons de la planète avec les océans. Certaines zones du pays sont tapissées de forêt primaire qui demeurent inaccessibles, faute de routes.
"Chaque année, en faisant des explorations botaniques, on découvre en moyenne 10 nouvelles espèces" inconnues de la science, poursuit M. Boupoya, précisant que le pays abrite entre 7.000 et 10.000 espèces végétales connues, selon les estimations des botanistes, dont environ 10% sont menacées.
En collaboration depuis 40 ans avec des scientifiques du jardin botanique du Missouri, aux Etats-Unis, "les équipes de l'Herbier vont en forêt pendant deux ou trois semaines, récoltent des plantes et les font sécher dans des fours", avant de les documenter minutieusement pour les classer dans l'Herbier du Gabon, explique M. Boupoya.
Commence alors un travail d'identification impliquant un réseau de botanistes au Royaume-Uni, aux États-Unis, en France et en Belgique. Pour les espèces encore inconnues, il faut ensuite procéder à leur description et faire reconnaître leur découverte par la communauté scientifique internationale.
"Toutes ces plantes ici que vous voyez, ont des fleurs qui sont dispatchées à travers le monde, chez des spécialistes, pour être identifiées", dit M. Boupoya en désignant les dizaines d'orchidées sous l'ombrière.
À quelques kilomètres de Sibang, au siège de l'agence des parcs nationaux, les quelque 100.000 échantillons de plantes rassemblés à l'Herbier - dont l'échantillon le plus ancien date de 1880 - sont rangés par ordre alphabétique dans d'imposantes armoires métalliques.
Ces précieuses archives de la flore gabonaise ont été transférées ici après avoir échappé à l'incendie qui a ravagé l'ancien siège de l'Herbier, à l'entrée de l'arborétum, lors des violences post-électorales de 2016.
- Espèces menacées -
"On a des plantes ici qu'on essaie de conserver afin de pouvoir leur garantir une survie", commente M. Boupoya en passant en revue des spécimens de plantes aquatiques sauvegardées dans de l'alcool.
L'urbanisation, l'industrialisation et l'exploitation forestière, minière et pétrolière sont les principales menaces qui pèsent sur la biodiversité au Gabon.
Parmi les plantes menacées, plusieurs espèces de podostémacées, une famille de plantes aquatiques, dont certaines ont été découvertes récemment. Semblables à des mousses, elles poussent sur des pierres et des rochers à proximité de chutes d'eau.
À une centaine de kilomètres de Libreville, le barrage hydroélectrique de Kinguélé aval, dont la construction devrait s'achever dans quelques semaines, risque de détruire l'habitat de ces plantes dans la zone.
Selon M. Boupoya, les mécanismes de compensation écologique prévus par certains bailleurs internationaux, auxquels les botanistes contribuent, peuvent toutefois conduire à déplacer ou à réintroduire ailleurs les espèces menacées par de grands projets d'infrastructure.
Et les scientifiques doivent eux aussi composer avec des conditions de travail de plus en plus difficiles.
Ils déplorent le manque de locaux adéquats pour la conservation des végétaux depuis l'incendie, les financements insuffisants ainsi que la pression urbaine qui s'exerce sur l'arboretum de Sibang, dont la surface se réduit d'année en année.
Les botanistes espèrent pouvoir mobiliser à l'avenir des financements privés, notamment sous la forme de crédits biodiversité. Ces mécanismes figurent parmi les pistes évoquées dans le cadre de l'Accord de Kunming-Montréal, adopté en 2022 lors de la COP15 sur la biodiversité.
"Nous avons encore beaucoup de travail et beaucoup à explorer", conclut Archange Boupoya en montrant une carte du Gabon révélant l'ampleur des zones inexplorées.
E.Weber--FFMTZ