En Israël, un influenceur incarne la brutalité politique avant les élections
Casquette vissée sur la tête et téléphone brandi comme une arme, Mordechai David s'est fait une spécialité de tendre des embuscades filmées à des personnalités jugées "gauchistes". Sa cible du jour: les parents d'une documentariste critique de l'armée israélienne.
"Vous n'êtes pas les bienvenus !", crie-t-il dans un mégaphone, tandis que des dizaines de manifestants défilent devant le domicile des parents de Rachel Szor, co-réalisatrice avec Yuval Abraham du film "NAZA", sur les civils tués lors de la guerre à Gaza.
Cet influenceur d'extrême droite âgé de 27 ans est l'un des visages les plus marquants de la brutalisation de la vie politique en Israël, où se tiendront à la fin du mois les premières législatives depuis les attaques du Hamas 7-Octobre, qui ont aggravé la polarisation.
Les méthodes de ce proche du ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir : traquer, puis apostropher des personnalités jugées "gauchistes" ou antipatriotiques, et poster la séquence en ligne, pour le plus grand bonheur de ses 150.000 abonnés sur les réseaux sociaux.
"Les réseaux sociaux peuvent être plus forts que la télé", dit à l'AFP M. David. "Rien que cette semaine, j'ai posté plusieurs vidéos qui ont dépassé chacune le million de vues", plastronne-t-il, assurant vouloir "montrer au public la vérité en face".
- "Violence normalisée" -
A son tableau de chasse figurent notamment la journaliste arabe israélienne Lucy Aharish, copieusement insultée, ou encore Aharon Barak, un ancien président de la Cour suprême et survivant de la Shoah âgé de 90 ans, empêché de sortir de sa voiture et invectivé alors que la police tardait à intervenir.
"L'âge ne donne pas de passe-droit", se justifie Mordechai David après cette séquence, qui a suscité un tollé en Israël. Et d'accuser l'ancien juge, critique de plusieurs mesures gouvernementales, d'avoir "pris le contrôle de l'État" et mis en place une "dictature fasciste".
Une rhétorique qui fait écho à celle du gouvernement de Benjamin Netanyahu, l'un des plus à droite de l'histoire du pays, qui accuse le pouvoir judiciaire d'avoir "volé la souveraineté au peuple".
Pour Achiya Schatz, fondateur de l'ONG FakeReporter qui analyse le débat politique en ligne, M. David incarne le "niveau de polarisation de la société israélienne et la façon dont l'agressivité et la violence politiques se sont normalisées" à l'approche des élections du 27 octobre.
Une "part importante" de l'électorat populaire de droite "se sent ignorée et discriminée" par les institutions, malgré le cap droitier du gouvernement, et l'influenceur "transforme ce ressentiment en action. Il fait de l'agressivité une expression politique et un divertissement", ajoute-t-il.
Signe du tour acrimonieux de la campagne électorale actuelle, M. Netanyahu et plusieurs ministres multiplient les vidéos générées par intelligence artificielle mettant leurs opposants en scène de façon dégradante.
- "Filiation" avec Ben Gvir -
Objet de nombreuses plaintes de la part des victimes de ses coups d'éclat filmés, M. David voit ses provocations récompensées par de fréquentes invitations sur la chaîne 14 proche du pouvoir.
La visibilité de l'influenceur s'explique aussi par sa proximité avec le ministre Itamar Ben Gvir, figure de proue de l'extrême droite suprémaciste, dont les actes et discours violents contre les Palestiniens suscitent régulièrement des levées de boucliers à l'étranger mais se sont banalisés en Israël.
M. Schatz dit voir une "filiation" politique entre les deux hommes. Le ministre a d'ailleurs recruté l'influenceur dans son équipe de campagne pour booster sa visibilité auprès des jeunes.
Une reconnaissance de son impact en ligne, indépendamment de la réalité sur le terrain de ses mises en scène.
Mi-septembre, à quelques jours du Nouvel an juif, M. David a tenté d'organiser une prière de rue à Tel-Aviv avec séparation hommes-femmes, une pratique proscrite par cette municipalité progressiste.
Il interpelle les passantes et, lorsque la police intervient pour retirer les paravents, ses caméras filment la brève échauffourée qui s'ensuit. La vidéo, mise en ligne dans la foulée, donnera l'impression d'un affrontement violent.
"Quelques individus peuvent créer un incident qui produit dix vidéos, des centaines de publications, une couverture télévisée et plusieurs jours de polémique politique", relève M. Schatz. "L'événement physique n'est que le plateau de tournage. Le véritable public est en ligne".
E.Kaiser--FFMTZ